Pollution lumineuse et biodiversité nocturne

Depuis que le Parc est rentré dans la dynamique de labellisation RICE (Réserve Internationale de Ciel Étoilé) – label qu’il aura obtenu en 2021 – les agents du Parc se sont intéressés à la mise en place d’une Trame Noire : réseau écologique propice à la vie nocturne. Alors que la nuit compose la moitié du temps qui s’écoule, et qu’une très grande partie de la biodiversité vit entre le crépuscule et l’aube, peu de publications scientifiques s’intéressent au sujet.

Définition de la pollution lumineuse

La pollution lumineuse est produite essentiellement par l’éclairage public, industriel et commercial et dans une moindre mesure par l’éclairage résidentiel privé. Cette lumière artificielle peut être émise directement vers le ciel par les sources lumineuses, ou bien être réfléchie par les terrains et bâtiments autour de ces dernières.
La lumière est ensuite diffusée par les molécules de gaz de l’atmosphère et par les aérosols en suspension dans celle-ci (poussières, molécules complexes, etc.). Cette diffusion de la lumière provoque l’apparition de halos lumineux au-dessus des agglomérations, halos qui peuvent être visibles à de grandes distances.

Biodiversité et lumière artificielle

Les effets de la lumière artificielle nocturne sur la flore comme sur la faune sont multiples :

  • Modification comportementale & perturbation des rythmes biologiques.
  • Changement des interactions entre individus, notamment les processus de compétition et prédation.
  • Perturbation de l’équilibre des écosystèmes & fragmentation des habitats.

Aujourd’hui, le nombre d’espèces nocturnes est estimé à 30% de l’ensemble des vertébrés et 65% des invertébrés.
La lumière développe des comportements luciphiles (organismes qui recherchent la lumière) ou au contraire lucifuges (espèces qui fuient spontanément la lumière).

Le taxon nocturne le plus étudié est celui des chiroptères (chauve-souris). A ce jour, des méthodes de suivi des insectes nocturnes, des amphibiens, des rapaces nocturnes et des mammifères nocturnes sont développés et améliorés mais ne permettent pas au Parc d’effectuer des suivis efficaces. Pour cette raison, en 2021, une première étude du Parc de Millevaches en Limousin avait pour objectif de construire une méthode de suivi de la biodiversité nocturne mais s’est aussi intéressée à l’impact de la pollution lumineuse sur les amphibiens.

La pollution lumineuse impacte la biodiversité mais également la santé humaine : perturbation de l’horloge biologique, troubles du sommeil, stress. Éteindre la nuit permet de sauvegarder les animaux, humains compris, mais aussi le ciel nocturne d’exception du territoire, et évite des gaspillages énergétiques et climatiques.

Les actions de ce programme

Etudier les amphibiens

Une trentaines de mares du sud-est du Parc ont été inventoriés pendant l’été 2021. La moitié étant soumise à la pollution lumineuse, l’autre moitié exempte de cette pression. La méthode d’inventaire s’est faite par acoustique : enregistrements des chants d’anoures et prospection visuelle pour les urodèles.

Localisation des sites échantillonés (C) Manon Culos, Dark Sky Lab

Les résultats ont montré une abondance plus forte d’amphibiens avec l’augmentation du nombre de points lumineux dans un rayon de 250 mètres et de 500 mètres autour de la mare. Il y a donc plus d’individus lorsque la mare est soumise à une pression lumineuse. Par contre l’intensité lumineuse en fin de soirée à un impact négatif sur l’abondance. Les autres paramètres qui favorisent l’abondance sont : le pourcentage de bâti, le nombre d’habitats rivulaires et la température de l’air.

Ce qui peut s’interpréter par « lumière = abondance » doit être regardé avec un œil critique et avec une remise en contexte. Il existe bel et bien des espèces à phototactisme positif, avec des individus attirés directement par la lumière, mais cette attirance peut aussi être du fait que sous les lampadaires va se concentrer une grande quantité d’insectes nocturnes qui vont s’épuiser à voler sous les lampes et finir par mourir, ce qui constitue une forte ressource alimentaire à proximité des points lumineux. Il faut distinguer l’abondance d’individus détectés à un endroit précis et l’état de santé général d’une population.

La lumière peut jouer un rôle de barrière physique et empêcher le libre déplacement des espèces. La pollution lumineuse peut créer un effet d’îlot et ainsi augmenter la consanguinité. De plus, une plus forte concentration d’individus à un endroit favorise la prédation, donc potentiellement une surmortalité. Une autre hypothèse est que la surabondance sous les points lumineux peut aussi être dû à une modification comportementale qui mène à une meilleure détectabilité.

Etudier les chiroptères

En 2024, une seconde étude qui s’est concentrée sur les chiroptères a eu lieu. Cette étude à mis en commun le travail de 6 Parcs du Massif central : Monts d’Ardèche, Causses du Quercy, Grands Causses, Haut-Languedoc, Périgord-Limousin et Millevaches en Limousin. Ces 6 territoires ont travaillé avec la même méthode afin de fournir en une seule saison d’inventaire un grand nombre de relevés et ainsi avoir une forte puissance statistique constituant un jeu de données viable à étudier.

Cette étude à pu bénéficier de la méthodologie construite en 2021 : inventaires réalisés en doublettes de points afin d’éviter des biais météorologiques ou temporels. Au total, près de 140 000 contacts de chauve-souris ont été détectés sur le Parc de Millevaches grâce à des enregistreurs acoustiques. Près de 110 000 ont été retenus avec une probabilité d’identification supérieure ou égale à 80%.

Exemple de doublette de points d’inventaires aux variables environnementales comparables

Sur les 35 espèces que l’on peut rencontrer en France métropolitaine, 19 espèces ont été inventoriées sur le territoire du Parc. De la plus abondante à la moins abondante : la Pipistrelle commune, la Pipistrelle de Kuhl, la Sérotine commune, la Barbastelle d’Europe, le Murin de Natterer, la Noctule de Leisler, le Petit Rhinolophe, la Vespère de Savi, la Grande noctule, le Murin de Daubenton, le Grand Murin, l’Oreillard roux, le Grand Rhinolophe, le Minioptère de Schreibers, le Murin à oreilles échancrées, l’Oreillard gris, le Rhinolophe euryale, le Murin à moustache, l’Oreillard montagnard.

Alors qu’il est connu que beaucoup de chauve-souris craignent la lumière, 63% des contacts avec les chauve-souris ont eu lieu en milieu éclairé. L’activité de certaines espèces de chiroptères augmente avec la lumière, comme pour les amphibiens. Différents horaires d’extinction ont également été testés afin de savoir lesquels étaient les plus impactant. L’étude montre que la lumière a des effets à la fois positifs et négatifs sur l’activité de certaines espèces. Encore une fois, les impacts ne sont pas simples à décrire : les espèces tolérantes à la lumière (Pipistrelles notamment) sont celles ayant un vol rapide, adapté aux milieux ouverts. Alors que les espèces ayant un vol plus lent sont moins détectées. Ce qui peut se croiser avec l’idée que sous les lampadaires, se trouvent beaucoup d’insectes volants, plus difficiles à attraper que les espèces ayant un vol « lent ».

Il est important de noter que les populations de pipistrelles communes à l’échelle mondiale sont à la baisse, alors même que cette espèce est très abondante sous les luminaires, quelle que soit la modalité d’extinction. La pollution lumineuse joue probablement un rôle dans cette extinction, via une discontinuité de la Trame Noire. De plus, l’extinction des lampadaires à souvent lieu après 23h, horaire à laquelle le pic d’activité des chauve-souris est déjà passé car elles volent majoritairement au crépuscule et en début de nuit. Il faut donc bien distinguer l’état de santé d’une population locale et l’état de santé général de l’espèce.

A l’échelle du Massif central, ce sont 554 sites sur 104 communes qui ont été inventoriés. L’étude générale montre que l’éclairage artificiel augmente ou réduit l’attractivité d’une zone selon le taxon étudié. Mais toutes les espèces voient leur comportement être modifié. Le « plancton aérien » (insectes volants) qui s’agglomère sous les lampadaires augmente la concentration de chauve-souris à proximité des zones polluées à la lumière et créent ainsi une désertion des zones sombres. Ce phénomène augmente la compétition entre les individus de chauve-souris, ce qui réduit leur apport énergétique, et augmente leur prédation par les rapaces nocturnes.

Améliorer l'ensemble des éclairages pour sauvegarder la biodiversité

Les bons gestes à adopter :

  • Privilégier l’extinction totale lorsque cela est possible.
  • Sinon, faire des l’extinction partielle, en éclairant le moins longtemps possible
  • Préférer les lumières « chaudes » par rapport aux LED blanches
  • Diriger la lumière uniquement vers le bas

L’exemple des chiroptères :

Les extinctions partielles, même limitées laissent souvent les lampadaires allumés au mauvais moment pour les chauve-souris : crépuscule et aube. Les extinctions totales estivales sont beaucoup plus efficaces que les extinctions partielles et les sites sans extinction. C’est la seule modalité qui limite les perturbations sur les chauve-souris.

En tant qu’habitant du territoire, vous pouvez participer à limiter la pollution lumineuse chez vous, mais aussi en influençant vos élus locaux. Vous pouvez également choisir d’héberger des chauve-souris chez vous, en installant des gîtes en bois. Les chauve-souris jouent un grand rôle dans la régulation des insectes (mouches et moustiques) et contrairement aux idées reçues ne transmettent pas de maladies et ne s’accrochent pas aux cheveux. N’hésitez pas à contacter le Parc pour plus d’informations.

Les mesures de la charte

Mesure 1 - Compléter les inventaires d’espèces et milieux remarquables
Mesure 28 - S’approprier les enjeux énergétiques du territoire
Mesure 29 - Améliorer le geste lié à l’usage de l’énergie et à la performance énergétique

Contact

Olivier Zappia

Chargé de mission Patrimoine naturel, animateur Charte Forestière
Email : o.zappia@pnr-millevaches.fr
tel : 07 88 77 25 17


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